L’omerta
Derrière les incantations démagogiques du pouvoir sur la souveraineté et la fierté nationales assénées à longueur de discours, jamais en effet l'action de gouverner n'a autant ressemblé à une opération «intérêts économiques bien compris contre impunité politique». Trente ans après sa tyrannie sanglante, Pinochet n'a échappé que par la mort à la justice qui le serrait de plus en plus près. À Buenos Aires, les tribunaux rattrapent les officiers de l'ex-junte argentine. En Algérie, rien de tel encore. Mais on aurait tort de croire que cette impunité serait définitive.
Cette omerta, ces yeux fermés sur les manipulations, y compris les plus grossières, du régime – que les responsables occidentaux ne se privent toutefois pas d'admettre en privé – ont conduit Alger à tout se permettre. En 2007, les «décideurs» s'estiment toujours et avant tout propriétaires de l'État algérien. Ils ne se soumettent ni à la loi ni à un quelconque devoir et ils ont un souci majeur : transmettre les titres de propriété sur les richesses du pays et les circuits de corruption à leurs «ayants droit». Ce n'est pas un hasard si beaucoup de hauts responsables ont veillé à ce que l'un de leurs fils au moins appartienne au DRS.
Mais le choix du conservatisme institutionnel ne constitue ni un projet ni une garantie pour l'avenir. Surtout quand la corruption, le règlement de compte, le clientélisme font office de culture d'État. Par le meurtre, la terreur sous toutes ses formes, la non-utilisation des compétences et le népotisme, la société algérienne a été vidée d'une part essentielle de sa substance : l'exil ou l'abdication face à la loi du plus fort sont depuis longtemps les seules portes de sortie. Sans avenir et avec une jeunesse ayant pour tout passé l'effroyable décennie 1990 – sur laquelle elle est sommée de tirer un trait –, c'est une véritable bombe sociale que des généraux corrompus et ne reculant pas devant le crime avaient amorcée.
Rétablir la vérité sur les événements majeurs qui ont marqué l'Algérie ces deux derniers siècles est plus qu'un devoir politique. Le passé est indispensable pour décrypter le présent et prévenir l'anéantissement de l'avenir. Opacité, fictions politiques et institutionnelles ont édifié un théâtre d'ombre derrière lequel le pouvoir algérien s'est toujours abrité, ainsi que son homologue français. Démystifier, briser l'omerta, devient dès lors un enjeu prioritaire pour comprendre la nature de ce système et, partant, l'origine même de la crise. Faute de quoi, le sens du problème - et donc sa solution - restera insaisissable. Et les crimes du passé, comme ceux de cette deuxième guerre, continueront, de faux répit en fausse solution, à dévorer les enfants de l'Algérie. Sans remords, on pourra alors continuer à considérer «incompréhensible» la violence qui a déstructuré notre société.
C'est pourtant ce déni de sens qui rend incompréhensible la crise algérienne, ainsi que ceux qui l'ont précédé ou suivi. Le cauchemar sanglant dans lequel l'Algérie s'est débattue depuis
Au sortir de la sale guerre, les «décideurs» du pouvoir militaire et les dirigeants civils qu'ils ont cooptés disposent toujours de la rente générée par les hydrocarbures et de l'assistance financière internationale. Tout indique dès lors que la gestion et le contrôle du pays se perpétueront à l'identique, avec toutefois des formes vaguement modernisées dans l'économie et aussi archaïques concernant l'instrumentalisation de la violence. C'est la raison pour laquelle le devoir de tous les Algériens attachés à leur patrie est de déterminer les responsabilités des crimes et les violences de la «sale guerre» des années 1990.
le 11 septembre 2001 va permettre à Alger de faire oublier les décennies d'incurie, d'injustices, d'arbitraire et de non-droit qui ont conduit l'Algérie à la catastrophe. Et d'effacer jusqu'à l'existence d'une sale guerre qui a infligé tant d'années de souffrances aux Algériens. Comme si 200.000 morts et un million et demi de déplacés étaient finalement peu de chose. Une sorte de comptabilité macabre et désincarnée derrière laquelle il n'y aurait ni drames individuels ni vies fracassées, ni familles endeuillées ni centaines de milliers d'orphelins. Comme si la transformation de notre pays en champ de ruines et la dislocation planifiée de notre société, où l'argent fait désormais office de seule valeur refuge après que tout a été fait pour assassiner le politique, n'étaient que bavures et dégâts collatéraux. Or tous les récits des Algériens montrent que traumatismes individuels et collectifs il y a.
Au sortir de cette sale guerre, désormais officiellement qualifiée du vocable de «tragédie nationale», sans responsables ni coupables, le régime a imposé sans le moindre débat ce qu'il présente comme une «réconciliation nationale» et qui est avant tout une autoamnistie. Ainsi le pouvoir ne se contente plus d'avoir confisqué aux Algériens leur droit à l'autodétermination. Il leur impose une lecture de l'histoire fabriquée de bout en bout, qui transforme une guerre provoquée par la junte militaire en «premier affrontement d'envergure contre le terrorisme international». Le régime est préoccupé avant tout par sa volonté de tourner la page de cette guerre contre les civils afin d'obtenir l'impunité pour l'éternité. Cette absence de démocratie serre à plusieurs égards une France amnésique et diminue l’impact d’une exigence qui lui est adressée, au même moment, d'un travail de mémoire sur les méfaits de la colonisation, ici et ailleurs.
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