La presse algérienne
Mirages et réalités
La presse algérienne de ces 17 dernières années d’un pluralisme officiel, présentée comme étant l'une des plus libres du monde arabe, souvent saluée, pour son courage face à un environnement hostile, la presse algérienne constitue également un alibi pour un système obsolète qui n'admet aucun changement véritable.
Suite au soulèvement populaire du 05 octobre 1988 et au multipartisme de façade qui s’est instauré en conséquence, c'est le gouvernement de Mouloud Hamrouche qui, en 1990, supprime le monopole de l'Etat sur les médias. Pour aider au démarrage de la presse privée, il offre aux journalistes du secteur public trois ans de salaire. Outre des avantages bancaires et des exonérations d'impôts, les professionnels de la presse bénéficient de locaux publics opérationnels. C'est ainsi que naissent les quotidiens El Watan, le Soir d'Algérie ou El Khabar. Première publication privée, le Jeune Indépendant, un hebdomadaire fondé par Chafik Abdi, paraît en mars
Le 22 janvier 1992, des journalistes d'El Khabar sont interpellés par les gendarmes à cause d'un encart publicitaire du FIS paru dans le journal. Le texte en question est signé par Abdelkader Hachani et appelle l'armée à respecter le choix du peuple. Les décrets de l'état d'urgence (09 février 1992) et celui relatif au terrorisme et à la subversion (octobre 1992) réduisent encore plus la liberté de la presse. Mais les responsables des journaux ne se plaignent pas. Au contraire, ils cautionnent l'arrêté ministériel du 07 juin 1994 (un texte resté confidentiel) qui définit le cadre de l'information "sécuritaire" et qui n'autorise à la publication que les bilans officiels des attentats. Cette réaction n'est guère une surprise puisque la majorité des directeurs de journaux font partie, eux même, du système. En effet, très peu de responsables de publications en Algérie n'ont pas transité par les journaux du parti unique. C'est d'ailleurs eux qui, dans bien des cas, se chargent d'exercer la censure dans les rédactions. En peu de temps de pluralisme médiatique, on commence à parler de "patrons de presse" et certains actionnaires de journaux gagnent un argent fou. Le terrorisme aidant, la vente des journaux ne décline pas.
Entre-temps, plusieurs dizaines de journalistes sont tués. Des assassinats dont on n'a jamais retrouvé les auteurs ! Au terme d'un coma d'une semaine, Tahar Djaout, directeur de rédaction de l'hebdomadaire Ruptures, succombe à ses blessures. Victime d'un attentat le 26 mai 1993, devant son domicile à Baïnem, petite bourgade côtière à l'ouest d'Alger, cet écrivain de renommée internationale est le premier journaliste assassiné. L'élimination de Tahar Djaout secoue les esprits. Le pouvoir s'empresse de trouver les faux auteurs du crime, acquittées par la suite. Entre 1993 et 1997, près de 70 professionnels des médias dont 52 journalistes sont assassinés. Les auteurs de ces crimes n'ont jamais été arrêtés. Il suffisait aux autorités de dire que c'était l'œuvre du GIA pour fermer le dossier de toute liquidation physique touchant les journalistes. Cette façon de procéder était également de mise pour les autres assassinats. Mis à part le cas de Tahar Djaout, la presse elle-même n'a pas fait l'effort d'exiger la moindre enquête sur ces assassinats. Un "comité vérité" sur l'assassinat de Tahar Djaout avait été installé, mais il avait cessé d'activer après l'élimination de quelques uns de ses membres (tels que Saïd Mekbel, célèbre chroniqueur au journal le Matin, tué le 4 décembre 1994, ou le psychiatre de renommée internationale, Mahfoud Boucebsi, assassiné à l'arme blanche le 15 juin 1993).
Le 12 avril 1997, vers minuit, quatre personnes en tenue civile, armés de revolvers, frappent au domicile d'Aziz Bouabdellah, à Chevalley, sur les hauteurs d'Alger, et crient : "Police, ouvrez !" Journaliste au quotidien arabophone El Alem Essiassi, Aziz Bouabdellah (âgé alors de 23 ans) est enlevé. Les recherches de ses parents au niveau de la police et de la gendarmerie ne donnent rien du tout. Les lettres adressées aux plus hautes autorités du pays ne font pas également avancer leurs investigations. Dans cette affaire aussi, peu de journalistes se sentent concernés par la disparition d'Aziz Bouabdellah. Journaliste à la radio, Djamil Fahassi disparaît non loin de son domicile, dans le quartier d'El Harrach, dans l'après-midi du 06 mai 1995. Père d'une petite fille, il avait laissé son enfant à la garde d'une personne de sa famille pour aller chercher de quoi manger. Condamné en 1991 à trois mois d'emprisonnement par le tribunal de Blida pour avoir rédigé un article paru dans El Forqane, un hebdomadaire de langue française du FIS dans lequel il critiquait l'armée, Djamil Fahassi est encore arrêté au début de l'année 1992 et il est parmi les 10.000 autres personnes envoyées dans les camps de concentration du Sud. Il passe 06 semaines dans un camp d'internement à Aïn Salah. Il est ensuite libéré sans avoir été inculpé ni jugé. Passionné de littérature universelle (grand admirateur de Yukio Mishima), Djamil Fahassi est toujours porté disparu. Un autre journaliste est également porté disparu et il a fallu attendre au début de l'été 2000, pour que son cas soit rendu public. Il s'agit de Salah Kitouni, journaliste à Ennour, une publication qui paraissait à Constantine et proche des tendances conservatrices.
La honte nationale
"Le RND a tenu son congrès, ce week-end, dans un climat de cynisme, d'hypocrisie et d'indécence incroyables. [...] Dans un discours pure langue de bois, qui n'a ni sens ni consistance, son président "autodésigné" ose dire que le "RND se tient aux côtés des nécessiteux." Le culot et l'impertinence d'une telle affirmation ne peuvent échapper à personne. Les "militants" les plus connus du RND sont des locataires attitrés des luxueuses demeures de la résidence d'Etat de Club des Pins, que d'aucuns nomment le Jurassik Park. Savent-ils encore ce qu'est un "Algérien nécessiteux" ? Savent-ils comment vivent les Algériens dans les quartiers populaires des grandes villes, entassés les uns sur les autres, vivant au-dessous du seuil de pauvreté et dans une promiscuité indescriptible ? Savent-ils comment vivent les Algériens de l'intérieur sur les Hauts Plateaux ? Comme des moutons guettant chaque nuit, la peur au ventre, l'arrivée des égorgeurs. Savent-ils comment vivent les Algériens du Sud oubliés du développement ? Non, ils ne savent rien de tout cela. Ils sont coupés du monde qui les entoure. Isolés dans leur propre pays, ils ne sortent, accompagnés de leur escorte, que pour se rendre à leurs bureaux. On ne les a jamais vus se promener seuls dans la rue en compagnie des Algériens normaux, ni partager "leurs nécessités". "La création du RND est une insulte à l'intelligence et à la mémoire collective des Algériens [...].", écrivait Sâad Lounès dans l'éditorial du quotidien El Ouma du 05 avril 1997, au lendemain du premier congrès du RND, parti créé principalement par le général Mohamed Betchine, conseiller du président Liamine Zeroual. La réaction des autorités à ce texte osé ne se fait pas attendre.
Le mercredi 09 avril 1997, un huissier se présente à l'imprimerie Sodipresse (unique imprimerie privée de la presse algérienne durant cette période) pour signifier la saisie des biens de l'imprimerie et la mise sous scellés de la rotative. Le lendemain, Sâad Lounès, directeur d'El Ouma, se rend à la brigade de gendarmerie pour protester contre cette mesure qu'il considère comme illégale. Le chef de brigade en informe le procureur qui lui demande de garder le journaliste dans ses locaux jusqu'à réception de nouvelles instructions. Ces dernières arrivent vite. Le procureur rappelle le chef de brigade pour l'informer que Saâd Lounès était recherché par mandat d'arrêt du tribunal de Chéraga, dans l'Algérois, pour émission de chèque sans provision, qu'il transmet par fax. Le journaliste est alors emmené, sous bonne escorte et présenté au procureur de Chéraga qui, après plusieurs consultations téléphoniques avec ses chefs, place Sâad Lounès sous mandat de dépôt à la prison d'El Harrach. Le lundi 14 avril 1997, le directeur d'El Ouma est présenté à l'audience publique du tribunal de Chéraga où son avocat demande le report du procès. Le juge refuse la liberté provisoire obéissant ainsi à une circulaire du ministre de
Entre-temps, peu de voix parmi la presse algérienne se sont élevées pour stigmatiser ces dépassements. Ce n'est pas le cas quand certains journalistes, proches d'un clan du pouvoir, ont ce genre de problèmes."[...] Si le RND réussit "par miracle" à glaner la majorité des sièges, les germes générateurs de violence et de terrorisme seront à nouveau plantés. Et à ce moment-là, la sécurité nationale ne connaîtra pas le répit tant attendu", ajoutait Sâad Lounès dans son fameux édito intitulé "Le parti de la honte nationale". Créé le 21 février 1997, le RND gagnait, grâce à la fraude électorale massive, les élections législatives du 5 juin 1997. Exactement comme prévu par Sâad Lounès qui notait que "parmi la foule de gens qui se sont embarqués dans cette malheureuse aventure du RND, sur la lancée des deux derniers scrutins présidentiel et référendaire, il y en a beaucoup qui l'ont fait avec l'idée qu'ils pouvaient impunément ''ficeler'' les élections et remporter facilement la ''majorité absolue''".
Lorsqu'au printemps de l'année 1995, le président Liamine Zeroual installe le HCA (Haut-Commissariat à l'amazighité), il prononce un discours. La télévision algérienne montre les images de l'événement, mais les téléspectateurs n'entendent pas la voix du chef de l'Etat. Les journalistes de la télévision ne savent même pas qui a décidé de censurer les propos du premier magistrat du pays. Non, en réalité, tout le monde sait ce qui s'est passé, mais c'est ainsi que fonctionne la machine. "La télévision algérienne est une machine qui fonctionne à coups de téléphone", avoue un jeune journaliste de ce média lourd. Mais d'où proviennent ces coups de téléphone ? "Leur origine peut être multiple, mais souvent ils émanent des cercles décideurs", estime une journaliste de la télévision. Quand l'AIS décrète, à l'orée de l'automne de l'année 1997, une trêve unilatérale, suite à des accords passés avec l'ANP, la télévision algérienne lit, dans son journal de 13 heures, l'intégralité du communiqué de Madani Mezrag, chef de l'Armée islamique. Mais dans la soirée de la même journée, l'information est passée sous silence. En quelques heures, les directives venues d'en haut ont changé. Dans la journée, les hommes d'un clan du pouvoir ont exigé la lecture du communiqué de l'AIS. Dans la soirée, le général Mohamed Betchine a envoyé ses hommes pour censurer l'information. Ancien responsable des services secrets, Mohamed Betchine, devenu conseiller du président Liamine Zeroual, avait entamé des discussions avec les dissidences du FIS avant de les interrompre lorsque le chef de l'Etat avait estimé que le "dossier du FIS est clos".
Au même moment, d'autres cercles du pouvoir ont continué les investigations visant à établir un accord avec l'AIS et ont, par la suite, atteint leur but. Nous dit-on que l'une des raisons de la démission de Liamine Zeroual, le 11 septembre 1998, est en rapport avec son refus de cautionner politiquement l'accord entre l'ANP et l'AIS. Durant la campagne électorale des présidentielles anticipées du mois d'avril 1999, le candidat Abdelaziz Bouteflika est le favori des décideurs. Toutes ses activités sont soigneusement filmées par les équipes spéciales de l'ENTV et les journalistes qui l'accompagnent sont sélectionnés. Ceux que l'on soupçonne de "rouler" pour Mouloud Hamrouche sont automatiquement écartés de la sphère. Les activités des autres candidats sont également montrées mais quand les "6" décident de se retirer de la course au poste de premier magistrat du pays, ils sont subitement interdits d'antenne. Qui a pris la décision d'ignorer les six candidats ? C'est encore un coup de fil. Mais pourquoi les journalistes de la télévision ne réagissent-ils pas à ces directives qui biaisent leur travail et leur enlèvent toute crédibilité ? Beaucoup d'entre eux confient, en privé, qu'ils ne sont que de "simples fonctionnaires obligés de gagner leur pain". Cependant, ces "fonctionnaires" profitent du système : logements et terrains à bâtir sont mis à la disposition des plus "serviles". Ceux qui, peu nombreux, sont réticents devant ce processus de normalisation autoritaire peuvent être inquiétés s'ils ont, par exemple, un problème avec le service militaire. Ces pratiques se retrouvent aussi dans le secteur de la presse privée. Ainsi, les éditeurs de ces publications dites indépendantes reçoivent régulièrement des logements de la part des autorités, logements qu'ils distribuent, à leur tour, à leurs protégés quand ils ne les revendent pas au prix fort dans un pays où la crise du logement fait des ravages. Après l'assassinat, le 18 octobre 1993, de Smaïl Yefsah, journaliste à la télévision, ses confrères de l'ENTV avaient, par miracle, réussi à rédiger un communiqué dans lequel ils disaient qu'ils voulaient simplement faire leur métier sans prêter main forte aux deux principaux belligérants de la crise algérienne, mais aucune suite n'a été donnée à ce texte. La routine a vite repris le dessus et de nombreux journalistes de l'ENTV sont allés sous des cieux plus cléments. Certains d'entre eux sont en train de mener, enfin, de véritables carrières professionnelles au sein surtout des télévisions arabes.
La télévision algérienne changera-t-elle un jour ? Intimement liée au système, l'Unique, comme elle est désignée par la vox populi, sera le parfait miroir des désirs et des volontés des décideurs. Il n'y a que la démocratisation véritable du pays qui pourra apporter un changement à cette douloureuse réalité. Cependant, cette démocratisation réelle est elle-même un processus complexe auquel les journalistes peuvent largement contribuer.