La forfaiture et la lâcheté de deux États, algérien et français, ont réussi à effacer de la mémoire plusieurs affaires de la liste des crimes politiques, une liste si longue qu’elle mérite d’être l’objet d’une série policière. L’omerta est si opaque, au point qu'au cours des dernières années, Annie Mécili épouse de Ali n'est même plus parvenue à faire publier dans la presse française le moindre texte dénonçant l'impunité des commanditaires de l'exécution de son mari, le 07 avril 1987 exactement en plein Paris. Il n'y a là rien de nouveau sous le soleil.
Depuis plus de quatre décennies, le régime algérien n'a pas seulement usurpé la souveraineté du pays, fruit du combat et des sacrifices de tout un peuple. Il a organisé, dès l'indépendance comme de l’autre coté de la méditerranée, l'amnésie pour priver les Algériens de leur Histoire. C'était à ses yeux la seule manière de régner en maître absolu sans jamais risquer devoir rendre des comptes.
C'est précisément pour lutter contre cette amnésie érigée en mode de gouvernement et de gestion de la société qu'il m'a paru de salubrité publique, de renouer avec Ali. D'autant que ce meurtre ne constitue ni une bavure ni un «accident de parcours». Il marque au contraire une constante depuis l'indépendance de notre pays : la volonté du régime de détruire le politique et jusqu'à l'idée même du politique, de refuser et casser toute médiation et tout médiateur crédible. Au besoin par l'assassinat de ceux qui menacent la pérennité du régime : presque toujours des hommes capables de penser et surtout d'organiser un débat et un combat politiques.
Créée dès 1962, la police politique, dont le seul sigle – SM – a terrorisé les Algériens pendant près de trois décennies, y a toujours veillé. Théoriquement dissoute en septembre 1990, mais en pratique simplement rebaptisée DRS (Département de renseignement et sécurité),
En octobre 1988, un véritable séisme a ébranlé le pays tout entier. Exclus et désespérés, des centaines de milliers de jeunes ont déferlé dans les rues en scandant : «Nous sommes des hommes, nous sommes des hommes !» On pourrait s'étonner que ce formidable coup de semonce n'ait pas été fatal au régime militaire. D'autant que se profilait l'effondrement du système totalitaire soviétique : sa chute aurait pu entraîner dans son sillage son rejeton algérien. Il n'en a rien été. La répression féroce pour laquelle les généraux ont opté en constitue la raison la plus évidente : des tirs à la mitrailleuse ont écrasé la révolte d'une jeunesse à laquelle le régime déniait à la fois les conditions d'une existence digne et les moyens pacifiques de la revendiquer.
Ainsi en décembre 1991, la tentative de coup d'État visant à renverser le processus d'ouverture politique à Moscou a échoué, sans effusion de sang, alors qu'en Algérie, le coup d'État mettant fin à la transition démocratique a réussi le 11 janvier 1992. Une différence structurelle fondamentale entre l'Algérie et les systèmes staliniens «classiques» explique cette évolution opposée : le KGB était soumis au contrôle du Parti communiste soviétique – qui n'avait rien d'une fiction – et c'est sur ordre des autorités civiles que la police politique a mis en déroute les putschistes «contre-révolutionnaires». En Algérie au contraire,
Les décennies des affrontements fratricides et la «sale guerre» des années 1990 n'ont pas changé la donne. Elle a au contraire décuplé la puissance du DRS, autoproclamé gardien suprême de la patrie face au «péril vert». Certes, la police politique n'est sans doute plus aujourd'hui le bloc homogène qu'elle fut. Traversée elle aussi par les luttes de clans et les rivalités entre «services», elle exerce néanmoins un quasi-monopole sur la réflexion, la prospective et la mise en œuvre politique des choix qui conditionnent le destin du pays.
Car en 1987, le régime s'est doté d'un instrument essentiel pour adapter le concept de sécurité aux grands changements géostratégiques : l'Institut national d'études et de stratégie globale (INESG). Ce think tank se voulait un lieu d'échanges internationaux de haut niveau visant à moderniser les thèses traditionnelles élaborées dans les «laboratoires» du DRS. Il visait aussi à développer lobbying et collaboration avec des acteurs internationaux importants du monde politique, des médias et du renseignement haut de gamme. Il a accueilli des intellectuels brillants, dont certains jugés trop indociles, ont été assassinés au début de la sale guerre. Trois de ses directeurs ont été ainsi successivement abattus en 1993, officiellement par les groupes armés. Djillali LYABES, le 16 mars, alors qu'il venait de rendre public un rapport constituant une véritable sonnette d'alarme : affirmant que les blocages de l'économie algérienne risquaient à terme de menacer l'avenir du pays et la vie de ses ressortissants, cette étude préconisait des mesures radicales, à commencer par la plus fondamentale et la plus urgente, régler le problème de légitimité des institutions. Ses deux successeurs subiront le même sort. Économiste et sociologue renommé, M'hamed BOUKHOBZA sera égorgé à son domicile devant sa fille, le 22 juin ; il s'était engagé dans la lutte contre la corruption du pouvoir. Deux semaines plus tard, le 04 juillet, ce sera le tour de Redouane Réda SARI, docteur en physique nucléaire et en informatique et colonel de l'ANP. Rappelé d'urgence de Suisse où il faisait un stage à l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), il apprendra à son arrivée à Alger sa nomination d'office à la direction de l'ISG. Seuls sa famille et un cercle très restreint d'amis en étaient informés et cela rend hautement improbable l'action des groupes armés contre le «nouveau directeur» de l'ISG.
On ne peut comprendre les exécutions politiques «ciblés», si l'on ignore que l'assassinat s'est très tôt imposé en Algérie comme une procédure normale de règlement des conflits, durant la période coloniale même. Plusieurs personnalités politiques furent en effet les victimes de ces liquidations commanditées par les services secrets.
1957 fut année de prélude à une longue liste d'assassinats : Abbane RAMDANE (décembre 1957), Mohammed KHIDER (janvier 1967), Krim BELKACEM (octobre 1970), le commandant Saïd ABID (à la tête de la 1ère région militaire, «suicidé» de trois balles dans le dos en 1967 dans son quartier général de Blida), Abdelkader MOULAY, alias colonel Chabou, ex-sous officier de l'armée française, victime d'un accident d'hélicoptère en 1971 ; Mohamed MEDEGHRI, le tout Premier ministre de l'Intérieur, limogé début 1965, lui aussi «suicidé» en décembre 1974. MEDEGHRI était opposé à la première Charte nationale des années 1970 et préconisait l'élaboration démocratique d'une Constitution.
Des années durant, ce pouvoir a supprimé des hommes «gênants» avant qu'à son tour le peuple tout entier devienne un «ennemi» à soumettre coûte que coûte. Sous couvert de lutte antiterroriste, le régime s'en est pris à des franges entières d'une société dont il a toujours eu peur. Pour autant, il n'a pas renoncé aux meurtres ciblés, qui sont restés une constante de la sale guerre des années 1990.
Le plus emblématique demeure évidemment celui d'un président, Mohammed BOUDIAF, qui avait abattu à bout portant des membres du MTLD (balle entre les yeux), a son tour été abattu en juin 1992 en direct devant les caméras de télévision pour, pratique typiquement maffieuse, valeur d'exemple. À plusieurs reprises, BOUDIAF avait menacé les généraux de partir s'ils s'obstinaient à ne pas respecter l'autonomie de sa fonction. Nous dit-on que les services spéciaux savaient aussi que sa volonté de se faire élire président au cours d'un scrutin en bonne et due forme avait un double objectif : se libérer du contrôle tutélaire du commandement militaire et créer une formation politique nationale qui déborderait fatalement les «lignes rouges» fixées au multipartisme de façade que les généraux aiment tant afficher. Ni les «décideurs» ni les «services» ne pouvaient prendre le risque de laisser se développer de telles initiatives : elles étaient susceptibles d'ouvrir un processus fatal pour un système qui nourrit une phobie à l'égard de toute organisation autonome de la vie politique et de la société. L'exécution de Mohammed BOUDIAF devenait, dès lors, inéluctable. Elle obéissait au sempiternel refus de ce pouvoir de l'ombre qui constitue le cœur du système d'accepter la moindre prise de distance à son égard.
La liste des autres victimes «institutionnelles» de la police politique depuis 1992 est hélas fort longue. À défaut de pouvoir les évoquer tous ici, citons les victimes les plus notoires : l'ex-chef de
Certains de ces assassinats étaient destinés à empêcher toute émergence d'une alternative politique crédible, notamment dans le champ dit islamiste : ce sera le cas par exemple de l'élimination, le 22 novembre 1999, de Abdelkader HACHANI. D'autres visaient à envoyer des «messages» sanglants à un clan adverse. Le plus typique restera sans doute l'élimination, le 04 juin 1996, d'un proche du président Liamine ZEROUAL, le général Saïdi FODHIL, ex-chef de la 4ème région militaire. Nous dit-on que son itinéraire et sa stratégie le qualifiaient pour occuper un rôle central à la fois dans l'encadrement et la modernisation de l'armée et dans l'élaboration d'une gestion de la crise plus politique que sécuritaire. D'autres enfin ont ciblé des intellectuels ou des journalistes, dont les meurtres étaient, eux aussi, toujours attribués aux groupes armés pour créer la confusion et faire basculer la société dans le camp du pouvoir. Le cas du feu Ismaïl YEFSAH, assassinat ayant provoqué un émoi général, car journaliste de la télévision algérienne, il était aimé de tout le monde.
Tous ces meurtres ont une finalité -détruire ce qui échappe, ou risque d'échapper, au contrôle du système- et un dénominateur commun : la certitude d'une totale impunité.
Le FLN et compagnies tuent et donnent les noms des victimes aux rues, écoles, monuments, aéroports, universités, afin que ça servira de rappel aux piétons, élèves, visiteurs, voyageurs et étudiants. Le FLN est une véritable calamité pour ce pays, et les enfoirés du DRS, qui ne veulent pas lâcher le pouvoir au point de sacrifier leurs rivaux et toute l’élite du pays, lui balisent le terrain.
En ce sens, de telles exécutions sont exemplaires d'une gestion de la société qui a conduit non seulement au terrible échec de la décolonisation, mais aussi aux violences à outrance qui ont ensanglanté l'Algérie à partir de 1992. Elles sont toutes aussi édifiantes des rapports malsains qui semblent devoir lier, toujours pour le pire, le régime algérien à l'ancienne puissance coloniale. Elles ont consacrées une impunité qui, depuis, ne s'est jamais démentie et a permis au régime de continuer, 45 ans après l'indépendance, de gérer aussi par la brutalité et la manipulation. Cette double composante – interne avec la volonté de priver les Algériens de leur histoire et de ceux qui ont contribué à la faire, externe avec un pouvoir assuré de l'impunité au plan international – rend les assassinats en série monnaie courante.
La complicité de l'État français, qui a tout fait pour étouffer plusieurs crimes, ayant servi souvent de catalyseur à d’autres, restera dans les annales comme la volonté d’un colonisateur blessé de se venger par personnes interposées. Autrement dit, rendre réel la prédiction de De Gaulle, faite lors d’un discours officiel, il avait annoncer que l’Algérie dans trente ans baignera dans le sang. Résultat logique à ce qui s’est passé avant, pendant et après 1962 par la prise du pouvoir d’un groupe d’ignares, présidé par le plus ignare d’entre eux, Avec la bienveillance de madame
Les services spéciaux d'Alger n'ont pas seulement enlevé des hommes à leurs familles et amis. Ils ont d'abord paré au plus pressé en abattant des libres penseurs capables de doter l'opposition mais surtout l’Algérie non seulement d’organes d'expression autonome, mais des pôles autour duquel peuvent se rassembler une élite et s'organiser un mouvement. C'était là un danger potentiel réel, car beaucoup se trouvés au carrefour de diverses dynamiques émergentes en Algérie et en Europe.
Mais
Il ne manquait plus qu'à faire en sorte, grâce à la complicité des dirigeants français, que de pareils meurtres n'existent pas, qu'ils soient totalement rayés des mémoires et ne figurent dans aucune chronologie des événements qui ont marqué notre pays. Plus de 50 ans après, ne pas oublier beaucoup de braves hommes et combattre l'omerta qui, à Alger comme à Paris, s'acharne depuis 45 ans à effacer jusqu'à leurs existences, c'est donc évidemment un devoir de mémoire. Mais c'est aussi remonter aux origines de l'impunité dont la police politique algérienne se sent investie depuis 1962 et qu'elle a interprétée depuis comme il se devait : la possibilité de tout se permettre, partout et en toutes circonstances.